Histoire


knk-autour-du-feu-zoomAUTEUR : Patrick DE VIVIES

Dumbéa est une des seules communes de Nouvelle-Calédonie, avec Nouméa à ne pas avoir de tribu sur son territoire. La localisation des anciennes tribus de Dumbéa est difficile à déterminer. Les sources historiques sont souvent contradictoires et la tradition orale coutumière gardée dans le secret de la mémoire des vieux. Nous avons déjà relaté la fin tragique du village de Nundo, dernier lieu de peuplement kanak à Dumbéa.

village-knk

Une carte ancienne, levée et dessinée par le sous-lieutenant d’artillerie de Marine P. Bregec en 1867 (1) permet de localiser avec précision le village kanak qui était installé au bord de mer, sur la baie de Koutio-Kouéta, à l’emplacement de l’ancienne quarataine animalière, ou se construit actuellement le futur Médipôle de Koutio.

fregates-la-perouseLapérouse dans la baie de Koutio-Kouéta ?

Bernard Brou, dans l’article intitulé  » Laperouse, découvreur de la Nouvelle-Calédonie » (2), arrive à la conclusion que ce village kanak est celui du district de Nimbo mentionné par Antoine Bonnemaison, un déporté arrivé en Nouvelle-Calédonie vers 1872 et reparti en 1877. Si sa conclusion est exacte, elle apporterait la preuve que Laperouse aurait mouillé dans la baie de Koutio-Kouéta après 1785.

En effet, Antoine Bonnemaison aurait remis à un ancien aspirant de Dumont d’Urville un instrument de géodésie – un graphomètre – aujourd’hui au musée de la Marine à Paris qu’il déclara avoir « trouvé dans une case du district de Nimbo en Nouvelle-Calédonie« . Or ce graphomètre, couverte de fleur de lys, provient de l’expédition de Lapérouse comme l’a établi Bernard Brou.

Depuis le fort Téréka, la baie de Numbo et celle de Koutio-Kouéta semblent proches.

Depuis le fort Téréka, la baie de Numbo et celle de Koutio-Kouéta semblent proches.

Ce dernier chercha longuement l’emplacement du « district de Nimbo » mentionné par Antoine Bonnemaison. La carte de Bregec, retrouvée par Bernard Brou avec le concours de M. Gravier, chef du service topographique de Nouméa, mentionne bien la présence d’un village kanak. Pourtant aucune dénomination n’est inscrite sur le carte historique. Bernard Brou s’appuie sur la proximité de l’ilôt Numbo et du Mont Vétiu (ou Ouétiou), aujourd’hui dénomé Pic aux mots en raison des sépultures kanak qu’il abrite, et sur la toponymie pour déduire que ce village est bien le village du district de Nimbo. La proximité de la baie de Numbo l’a invité à considérer qu’il s’agissait là d’un « groupe humain mobile ». En effet, partageant le même phonème N’mb’, les noms Numbo, Nemba, Nimbo, Nimba peuvent traduire une francisation approximative d’un même terme indigène.

Les Déo, clan de pêcheurs de Koutio-Kouéta

Aucune autre source écrite ou orale n’est venu confirmer l’appelation de Nimbo pour le village kanak de Koutio-Kouéta. D’autres lieux, non répertoriés dans l’article de Bernard Brou, portent le nom de Nimba ou Nemba, notamment la plaine Adam qui était ainsi dénommée  dans le traité de concession de 1859 au profit du colon Adam. La plaine traversée par la Ouénaoué peu avant la confluence avec la Dumbéa porte également le nom de Nimba. Cela marquerait-il le parcours d’un chemin d’échange entre les clans de pêcheurs de la mer et les cultivateurs d’ignames de l’intérieur ? La toponymie ne peut suffire à étayer cette affirmation.

L'îlot Numbo et la pointe Ouéta, vues des Monts Koghi

L'îlot Numbo et la pointe Ouéta, vues des Monts Koghi

Selon Jean Guiart (3), un lignée de pêcheurs, les Déo, « qui revendiquait une appartenance au Té Waka » occupait l’ouest- sud ouest de la Péninsule de Nouméa. Les Togna en serait les descendants.

 » Le chef Déo, Kobala (Combala) dominait la côte basse de la Dumbéa, c’est-à-dire la mangrove, ce qui explique son installation permanente à Koutio-Kwéta. »Son domaine touchait celui d’un autre clans de pêcheurs, les Betowé, au niveau de l’embouchure de la Dumbéa.

L »information cartographique levée en 1867 apporte en tous les cas un témoignage précis et sans ambiguité sur la localisation du village du clan des pêcheurs installé au bord de mer à Koutio-Kouéta. Ce village  aurait-il accueilli l’expédition Lapérouse lors de son passage en Nouvelle-Calédonie ? Les éléments collectés par Bernard Brou semblent l’indiquer bien qu’il soit difficile de l’affirmer sur la base d’un rapprochement par une approche toponymique.

Patrick de Vivièscarte-nimbo

(1) Archives du service topographique de Nouméa

(2) Bulletin n°74 de la Société des études historiques (1988)

(3) Heurs et malheurs du pays de Numéa, Jean Guiart (2000)

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P1020477Auteur : Patrick de Viviès

P1020476Visibles sur la route du barrage ou route de Koé, quelques centaines de mètres après avoir quitté la RT1, les ruines de la sucrerie de Nimba sont un des vestiges les mieux conservés de l’épopée des sucriers de Dumbéa.P1020473

 

Evenor Degreslan et Paul Duboisé fuient la crise sucrière sur l’ile Bourbon et s’installent en Nouvelle-Calédonie en 1863 et 1864.

 

P1020478champ-de-canne-à-sucre

Ils s’associent pour planter la canne à sucre et monter une rhumerie. Ils s’installent sur la rive gauche de la Dumbéa, à Nimba, suivis de créoles et de malabars réunionnais, sur des terrains loués à Didier Numa Joubert : 132 hectares sur la plaine de Nimba.

 

proriétés-Degreslan-

ANC Extrait Périmètre de la Dombea 2num 16

Le Gouverneur Guillain promit une prime de 500 hectares au premier colon qui parviendrait à doter la colonie d’une sucrerie. Numa Joubert, associé au réunionnais Gustave Clain toucherons la prime, en juin 1868. Evenor Degreslan la touchera finalement également trois ans plus tard en 1871.

Il reçoit une concession gratuite de 500 hectares sur la rive droite qui s’entendait depuis le départ de la route de Nakutakoin après le pont sur la Dumbéa jusqu’au bas du col de Katiramona.

Les deux férus d’agriculture réalisent un jardin d’essai à Nimba pour étudier le rendement de différentes sortes de cannes et pour acclimater des tubercules comestibles et des arbres fruitiers (1).

P1020472Ils introduisent ainsi la patate douce, le letchi, l’avocat, les mangues et plantent même du riz. Evenor Degreslan, plante également autour de sa demeure toutes sortes d’arbres de palmiers, de plantes exotiques qu’il fait venir de la réunion : sapotiers, kapotiers, cerisiers de Madagascar, pommiers de Cythère, citronnelle, vanille… On prête même à Evenor Degreslan l’introduction du Merles des Moluques pour lutter contre les invasions de sauterelles (4).

Paul Duboisé épousera Rose Joubert, la fille de Didier Numa Joubert (3) et reparti quelques années plus tard en Australie, à Hunter hills, dans le fief des Joubert (1)

Propriété-Duboisé-et-Grelan

ANC Album Robin – de Greslan 1 Num 1 - 23 E. Robin "Plaine de Némba, Propriété Duboisé et Grelan, Dumbéa", 1868.

Degreslan-Evenor

Evenor Degreslan

Evenor Degreslan devient propriétaire en 1871 de la plaine de Nimba qu’il rachète à la fille de Numa Joubert et possède en 1872 plus de 2300 hectares.

Dès 1867, il fait parti du conseil privé du Gouverneur et est chargé, en 1874 de recenser la population blanche du sud de la colonie.

Il préside à deux reprises la commission municipale de Dumbéa et siègera au Conseil général en 1885.

Evenor Degreslan a fondé la franc-maçonnerie en Nouvelle-Calédonie, l’Union calédonienne qui relève du Grand Orient.

maison-higginson-1Num11-392

ANC. Collection Brun Dequen 1Num 11-392 Propriété Higginson (Numba) – Dumbéa

P1020552A proximité des vestiges de la sucrerie de Nimba,  face à l’allée des Palmiers, la résidence, une grande demeure de style colonial construite entre 1865 et 1869 par Degreslan- Duboisé, désormais propriété Fayard a été restaurée depuis que son toit a été arraché par le cyclone Erica en 2003.

allee-palmiers-ANC-1Num2---

ANC 1 Num-2 -983 Album de l'Archevêché de Nouméa Allée des Palmier Dumbea

P1020556Acquise par Victor Fayard en 1926 elle fût également propriété de John Higginson de 1878 et à  sa mort en 1904, ses héritiers la louèrent à la famille Lemoy qui en fit un restaurant vers 1911.erica_29

P1020468Toujours à côté des vestiges de la sucrerie de Nimba, côté route du barrage, face au trou sans fond, une solide maison d’époque qui fut habitée successivement par Léon Fayard et Charles Fayard, aujourd’hui décédés.

Cet ensemble de constructions offrent un témoignage inestimable de l’épopée des sucriers de Dumbéa.

Patrick DE VIVIES

(1)La Dumbéa des années 30, Henri Daly, bulletin n°64 SEH
(2) Toi qu’on appelle Dumbéa, B. Fustec
(3) D N Joubert, Pionnier Malchanceux, Claude Cornet, n°112 SEH
(4) La canne à sucre dans la vallée de la Dumbéa, D N Joubert, n°112 SEH

Photos anciennes :

ANC. Collection Brun Dequen 1Num 11-392             Propriété Higginson (Numba) – Dumbéa

ANC Album Robin – de Greslan 1 Num 1 – 23    E. Robin « Plaine de Némba, Propriété Duboisé et Grelan, Dumbéa », 1868.

ANC. Album Raoul de la VAISSIÈRE 1 Num 4 -44 Homme dans un champs de canne à sucre.

ANC   Album de l’Archevêché de Nouméa 1 Num-2 – 983 Allée des Palmiers à Dumbea

Plaine-adamAUTEUR : Patrick de Viviès

De nombreux rapports évoquant Dumbéa, indiquent que c’est la rivière qui a donné son nom à la commune ou encore qu’elle porte le nom de la rivière éponyme la traversant. Ce qui pourrait laisser croire que « Dumbéa » est le nom vernaculaire original de la rivière. Qu’en est-il au juste ?

E.-Robin-la-Dumbéa-1868Les premiers récits écrits anciens de l’époque coloniale (1856-59), comme celui d’Emile Foucher (1) nomment cette rivière du nom de Dumbéa ou Doumbéa sans préciser l’origine éthymologique du nom d’apparence vernaculaire : est-il le nom donné par les autochtones ou celui choisi par le colonisateur ?

Le manuscrit de Victor de Malherbe(2), de la même époque (1855-59) parle de la rivière de Numbéa pour désigner la grande rivière au nord ouest de la péninsule.

2-Num-3---375-vallee-DumbeaLe manuscrit des Ephémérides (3) indique en 1858 entre parenthèse derrière « la rivière de Dumbéa »  le mot « Ouaka» sans qu’il soit possible de déterminer s’il d’agit du nom d’un lieu derrière la rivière ou le second nom sous lequel est également baptisé la rivière.

Il faut attendre les travaux des hydrographes et cartographes qui de 1878 à 1880 établirent la cartographie du Sud Calédonien et les nombreux récits qui furent publiés à l’époque dans le Moniteur, notamment par Messieurs  Bourgey et Destelle, lieutenants d’infanterie, pour disposer d’informations attestant que « Ouaka » ou « Waka » est en réalité le nom indigène de la rivière Dumbéa. Ainsi, dans un numéro du Moniteur de février 1867, M. Bourgey écrit « nous étions au bord d’un cours d’eau magnifique appelé Ouaka par les naturels, mais désigné communément à Nouméa sous le nom de Dumbéa ou grande rivière. »

carte-dombéaDans les écrits de cette époque le nom Dumbéa est fréquemment orthographié Dombéa. C’est ainsi que le gouverneur Guillain (7) délimita par arrêté « le périmètre de Dombéa déterminant le lotissement du dit périmètre », périmètre qui est désormais celui de la commune de Dumbéa.

Certains auteurs (4) ont supposé une origine commune au nom Dumbéa et Nouméa. On remarque la nasalisation des consonnes qui dans les langues mélanésiennes conduisent les D a être prononcés « nD » et les « B » prononcés « mB ». Le terme Nouméa n’aurait conservé que la nasalisation des consonnes disparues par déformation du nom ancien « nDu mBéa » qui pourrait être « Djubéa » ou « Drumbéa », c’est-à-dire le nom dont était baptisé le pays qui s’étendait de la Tamoa au Mont-Dore. Le mot Numéa, comme l’indique Jean Guiard(5), est écrit la première fois en 1853 (6) par Eskine et désignait non seulement la péninsule, la vallée de la rivière proche, mais tous le pays du Grand Nouméa.

1Num20-42-riviere-Dumbea-19Le mot « Dumbéa », déformation du nom du pays Djubéa aurait ainsi été donné à tord par un occupant ignorant à la grande rivière, en interrogeant probablement les naturels sur le nom du lieu. Une rivière qui se serait appelé en réalité la rivière Ouaka, ou Waka, nom que l’on retrouve conservé dans la toponymie du nom de l’embouchure de la rive gauche de la Dumbéa, nom du clan Téé Waka auxquels appartiennent différentes lignées résidentes de la vallée lors de l’arrivée des européens.
Patrick de Viviès

(1) Récit des trois moineaux Emile Foucher 1855-59 publié par la SEH n°42
(2) Manuscrit de Victor de Malherbe (1855-59) publié par Joël Dauphiné
(3) manuscrit des Ephémérides (1855-1864) publié par la SEH n°42
(4) Journal de la société des Océanistes Dorothée Dussy 1996
(5) Heurs et malheurs du pays Numéa, Jean Guiard, 2000
(6) Journal of a Cruise among the Islands of the Western Pacific, Eskine John 1853
(7) Toi que l’on appelle Dumbéa, Fustec, dont le titre est paraphrasé

Photos :

ANC Album Robin – de Greslan 1 Num 1 – 24    E. Robin « Vue prise sur la Dumbéa », 1868.

ANC 2Num3 375 Fonds du Hauticommissariat

ANC Album Anzac 1 Num 20 – 42    Dumbea river 1944

E.-Robin-la-Dumbéa-1868concession-AdamAUTEUR ; Patrick DE VIVIES

On sait peu de choses sur le colon Eléonor Adam, sinon qu’il obtint le 19 décembre 1858 une concession de 570 hectares sur la rive gauche de la Dumbéa, terrain à l’époque connu sous son nom indigène de Nemba et qui porte depuis son nom. La concession Adam est entièrement enclavée dans celle de 4000 hectares concédée le même jour à Didier Numa Joubert, qui s’entend de Koé à Koutio.

Cet ancien ingénieur agronome fait sa demande de concession depuis l’île Bourbon (la Réunion) dont il est originaire. Eléonor Adam acquiert également  le 19 décembre 1859 quatre lots en ville au cœur de Port-de-France d’une superficie de 12 are 80 pour 259 F.

Bien que son arrêté de concession prévoie qu’il se soumet aux obligations de la convention du 16 février 1858, notamment à introduire « à ses frais des immigrants libres adultes dont un tiers au moins appartiendrait à la race blanche », on ne trouve pas trace de personnes susceptibles d’être venues avec lui(1).

Il entre en pleine possession de la plaine  trois ans plus tard et le revend peu après à Evenor Degreslan(1).

plaine-de-NembaPic-Jacob-vu-plaine-AdamLa propriété fut acquise bien plus tard par Victor Fayard et la plaine est encore pour partie propriété de la succession Fayard. La plaine Adam est devenue la zone d’aménagement concertée (ZAC) de Panda en 2005 divisée en quatre tranches. Les terrains des tranches 3 et 4 n’ont pas encore été acquis par le concessionnaire.

Plaine-adamL’arrêté de concession au colon Adam nous renseigne sur la toponymie désormais disparue ce secteur de la rive gauche de la Dumbéa. Il nous indique la dénomination du lieu« Ouan-Oua-Révé » ou, sur le bord de la Dumbéa, derrière l’actuel magasin Top-Store, débute la crête qui marque la limite de la propriété.

L’arrêté de concession nomme enfin « les sommets rocheux et boisés » qui marquent la limite de la propriété au bout de cette même crête, en contre-haut du col de Tonghoué du nom de « Nomou-Iangoé »

Plaine-Adam-iongoéLe toponyme ancien « Ouan-Oua-Révé » pourrait bien sous une forme contractée  découler le nom de l’affluent de la Dumbéa la « Ouénaoué » aussi dénomée « Ouanaouée » qui rejoint le fleuve non loin de là et coule dans la plaine voisine de Nimba.

 Un village kanak à Koutio-Kouéta aurait été dénomé Nimbo d’après Bernard Brou. Cela marquerait-il le parcours d’un chemin d’échange entre les clans de pêcheurs de la mer de Koutio-Kouéta et les cultivateurs d’ignames de l’intérieur à travers la plaine de Nemba ? La toponymie ne peut hélas suffire à étayer cette affirmation.

Selon Jean Guiart (2), un lignée de pêcheurs, les Déo, “qui revendiquait une appartenance au Té Waka” occupait l’ouest- sud ouest de la Péninsule de Nouméa. Ils dominaient la côte basse de la Dumbéa, c’est-à-dire la mangrove. Les Togna en serait les descendants

Les sources écrites anciennes (3) ne donnent aucune indication sur la présence d’une éventuelle zone d’habitation mélanésienne sur l’ancienne concession Adam.

plaine-Adam-carte-DegreslanPatrick de Viviès

(1) Histoire des gens du sud, Claude Cornet (2002)

(2) Heurs et malheurs du pays de Numéa, Jean Guiart (2000)

(3) Souvenir des trois moineaux 1855-57 et manuscrit de Malherbe 1856-1859

Photo ancienne : ANC Album Robin – de Greslan 1 Num 1 – 24  E. Robin « Vue prise sur la Dumbéa », 1868.

panorama-dumbea-Nemba

« Le moment est venu de reconnaître les ombres de la période coloniale,
même si elle ne fut pas dépourvue de lumière ».

Préambule de l’Accord de Nouméa

visite à la tribuAUTEUR : Patrick de VIVIES

Pour reconnaître un phénomène, encore faut-il préalablement le connaître. Or l’histoire coloniale de la Nouvelle-Calédonie est encore mal connue. De vastes zones d’ombre subsistent notamment sur les premiers événements de l’histoire coloniale et sur les lieux de peuplement mélanésiens dans le Grand Nouméa, avant leur destruction et le déplacement des populations concernées.

Le chercheur qui se penche sur cette page bouleversée des premiers temps (1854 à 1859) de la colonisation dans la presqu’île de Nouméa et ses environs est tout d’abord confronté à la pauvreté, quantitative et qualitative des sources écrites disponibles. Quelques récits anciens subsistent, issus principalement de notes manuscrites retranscrites au retour des expéditions militaires (1), pouvant, de l’aveu même de l’un des auteurs contenir des erreurs de dates ou des inexactitudes dans la descriptions des lieux.

kanaks-1um-3Les narrations de ces premières expéditions sont très explicites sur le caractère violent des relations entre les nouveaux arrivants et le peuple d’origine. Les itinéraires décrits permettent parfois de localiser les lieux de diverses zones de peuplement dans le Grand Nouméa.

Ces descriptions sont pourtant souvent trop incomplètes pour suffire à identifier de manière formelle une zone de peuplement, et le nom des villages est souvent déformé par la francisation approximative, et variable selon les auteurs, de la toponymie.

Ces récits anciens présentent une image de la société mélanésienne, mais il est difficile de démêler ce qui relève de l’information historique de ce qui nous renseigne sur les préjugés de l’époque(2), dans le contexte de confrontation brutale dans lequel ces informations ont été recueillies.

P1020536L’archéologie peut bien sûr venir en complément des sources écrites. Pourtant, l’urbanisation rapide de l’agglomération dans le contexte de la revendication foncière incite à la destruction des sites. Les pétroglyphes, abondants au trou des nurses, ont été pour la plupart détruits, concassés lors de la construction de la voie express. Bien des propriétaires découvrant ici une zone de sépulture, là des tertres de cases ou des tarodières, au mieux taisent l’existence de ces vestiges, au pire les détruisent.

La mémoire orale, ultime source pouvant venir au secours du chercheur, est fragile, menacée. D’abord le souvenir a été bousculé par les déplacements de populations qui ont distendus les liens aux lieux, aux tertres. Ensuite, la mémoire non écrite tend à disparaître avec le départ des vieux qui ont connu ceux qui vivaient là-bas avant.

De vastes zones d’ombre subsistent sur notre histoire et certaines pages pourraient disparaître à jamais si nous ne nous dépêchons pas de recueillir ce qui subsiste encore aujourd’hui et pourrait s’éclipser pour toujours.

carte--baie-de-dumbéaCar le passé conjugué au présent, ressurgissant par le lien à la terre et la revendication foncière qu’il alimente, pourrait précipiter la disparition l’histoire.

Cherchant à ramener aujourd’hui ce qui fût un moment, sur une terre devenue ville, dans une improbable tentative d’arrêter le mouvement de l’histoire pour le retour à un illusoire temps perdu, ne peut-il pas devenir un obstacle  à la connaissance, et par là même la reconnaissance ?
Le passé conjugué au présent ne guide-t-il pas la main qui détruit l’ultime témoignage de notre passé commun ? N’alimente-t-il pas la peur d’un avenir qui nous oppose à nouveau ?

Comme si le sens du lien à la terre se perd lorsque la terre est recouverte par la ville,  et qu’il invite au repos, dans le passé, de l’esprit de nos anciens, pour leur ouvrir la possibilité d’être enfin reconnus. Pour que cette reconnaissance de notre histoire commune puisse servir de fondation à un destin enfin partagé.

 

Patrick de Viviès

 

(1) Souvenir des trois moineaux 1855-57 et manuscrit de Malherbe 1856-1859
(2) Lire à ce sujet Heurs et malheurs du pays de Numéa, Jean Guiart 2000

chez-carlo-leoni-ok-AUTEUR : Patrick de Viviès

Article dédié à Edouard LEONI, petit fils de Carlo LEONI.

Ces quelques photos de la Collection Brun Dequen (Archives de la Nouvelle-Calédonie) datées d’août 1926 restituent l’ambiance et le style de vie des années 30 le long de la Ouanéoué, au Val d’Ermitage. 

chez-carloau-val-d'ErmitageLa légende précise « Chez Carlo Léoni à l’Hermitage. De droite à gauche: Andrée Metzger (debout), Albi et Dorothée Hagen (assises), Girly Hagen (la première debout) et Hélena Metzger (assise sur la moto) ».

Le terrain concerné se situe le long de la RT1, à droite  en contrebas, immédiatement après la bifurcation des Koghis.

Carlo Léoni l’avait acheté nu en 1921 à M. Hern. Il y construisit « un kiosque et un hangarg couvert de chaume pour s’abriter et pouvoir accueillir parent et amis« . (1)

Situé à mi distance entre la maison Lacroix et le relais de la poste, le terrain Léoni était à quelques centaines de mètre de la halte du train du Val d’Ermitage.

chez-Carlo-LeoniEn 1925, Carlo Leoni revendit l’ensemble à M. Hagen « qui importa de Nouvelle-Zélande une agréable maison préfabriquée en bois pour y loger confortablement sa famille« (1).

vue-ensemble-hermitageLe préau fût transformé, un pigeonier construit, un élevage installé avec des canards, des émus et des tourterelles d’Australie et une très belle volière. Y furent plantés des badamiers, , des arbres du voyageurs, des palmiers, des ibiscus, des bois de fer et des fougères ce qui tranformat l’endroit en havre de paix. La proriété Albi Hagen fût revendue en 1934 à Douglas Carter.Elle est au jourd’hui propriété de M. Courtot.

Patrick de Viviès

 

Ferme-à-l'Ermitage1926(1)La Dumbéa des années 30, Henri Daly, bulletin n°64 SEH

ANC. Collection Brun Dequen 1Num 11-27   11.3 x 6.9 cm L’Hermitage, août 1926.

ANC. Collection Brun Dequen 1Num 11-129    11 x 6.5 cm L’Hermitage, août 1926.

 ANC. Collection Brun Dequen 1Num 11-130   11 x 6.1 cm Hermitage. Le kiosque chambre à coucher.

 ANC. Collection Brun Dequen 1Num 11-131   10.8 x 6.7 cm Vue générale de l’Hermitage.

 ANC. Collection Brun Dequen 1Num 11-241      Chez Carlo Léoni à l’Hermitage. De droite à gauche: Andrée Metzger (debout), Albi et Dorothée Hagen (assises), Girly Hagen (la première debout) et Hélena Metzger (assise sur la moto).

Auteur : Patrick de Viviès

Fort-de-France vue du sémaphore 1858 E. Bourdais

Quelques mois(1) après la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par la France le 24 septembre 1853, les marins explorent la rade de Nouméa à la recherche d’une capitale pour la nouvelle colonie. Ils signalent le site à Tardy de Montravel.qui décide de le baptiser Fort-de-France le 25 juin 1854 et d’y installer un établissement militaire.

Troupe-marine-colonialePresque deux ans après en avril 1856, l’armée française n’a encore fait aucune incursion en dehors de la presqu’île de Nouméa. La construction du Fort Constantine, des maisons qui hébergent le commandant et de l’administration et des casernes sont achevées. Quelques commerçants et colons arrivées d’Australie étaient installées (1).

La première excursion armée qui a été faite hors de Nouméa se déroula en avril 1856. Elle était motivée par le vol de 5 à 6000 F à un colon nommé Expert par des indigènes qui s’étaient introduits dans sa case située Vallée des colons. Les autorités militaires ne tardèrent pas à savoir « que la somme avait été volée par des habitants du village de Nundo, et que la plus grande partie était entre les mains du chef (2)».

Numea vers 1861 voyage à la Nouvelle-Calédonie Jules Garnier

Numea vers 1861 voyage à la Nouvelle-Calédonie Jules Garnier

Seulement ils ne savaient rien de la position des villages au-delà du pont des Français. La colonne fit  demi-tour une fois arrivée sur la rive gauche de la Dumbéa, apprenant que le village de Nundo se situait sur l’autre côté de la rivière. La seconde expédition débarqua sur la rive droite de la Dumbéa, empruntant un sentier qui les conduisit « au pied des collines très rapprochées de la rivière dans un endroit presque à pic, quelques cases d’un village appelé Néongoé »(3).

L’endroit presqu’à pic qu’il leur avait fallu gravir fut baptisé « l’échelle de Jacob » nom qui est resté partiellement aujourd’hui (pic Jacob).

Selon des sources orales concordantes, le village de Néongoé serait situé sur l'actuelle proriété Renard à Nakutakoin, là ou se trouve le bouquet de pins colonaires.

Selon des sources orales concordantes, le village de Néongoé aurait été situé sur l'actuelle proriété Renard à Nakutakoin, là ou se trouve le bouquet de pins colonnaires.

Il fallu encore environ deux heures à la troupe pour parvenir à  Nundo au bord de la Nondoué et de récupérer auprès du chef l’argent volé. Nundo fût ainsi connu dès les premières années de la colonisation sous le nom de « village des voleurs ».

Indigènes

ANC Album Nicolas Frédéric HAGEN "Indigènes de la Nouvelle-Calédonie"

Au regard de l’ignorance totale qu’avait l’armée de l’arrière pays nouméen en 1856, on peut s’interroger avec Jean Guiard (4) sur les circonstances qui conduisirent la colonne à faire l’ascension du pic Jacob(5) « alors qu’il aurait suffit, en prenant un peu son temps de contourner le massif par l’est ou par l’ouest ». « Est-ce l’enfant surnommé Boumaza, fils du chef de Nongoé, vivant au milieu des soldats de Fort-de-France, qui eu l’idée d’envoyer ces étrangers, aussi bien armés que dangereux pour les siens, à s’essouffler à grimper pareil « crève-cœur  pour aller rendre visite à son père de l’autre côté de la montage ? ».(4)

Emile Foucher, à qui on attribue la rédaction du récit de cette expédition d’avril 1856 sur la Dumbéa, témoigne des souffrances des militaires dont les pieds furent écorchés par « les longues courses qu’ils avaient été obligées de faire » alors qu’ils croyaient le village de Nundo à un quart d’heure de Fort-de-France.

Le pic de Jacb vu du Koghi

L’interrogation de Jean Guiart est d’autant plus légitime car deux expéditions successives au moins empruntèrent cet itinéraire. La seconde en décembre 1857 avait pour objectif de piller « les plantations d’ignames bonnes à récolter » et à « incendier les cases » des indigènes insoumis de Néongoé et de Nundo. « Un détachement était parti de nuit pour essayer de surprendre les kanacks qui pouvaient s’y trouver.
Le pic Jacob vu de KoéIl devait incendier les cases de manière à avertir tous les gens de la mission, hommes, femmes, enfants, qui étaient restés de l’autre côté de la Dumbéa, en attendant le signal venu pour venir faire la récolte d’ignames. La colonne suivit les crêtes des collines ; elle eut à gravir un endroit assez escarpé, qui forme le côté opposé de l’échelle de Jacob.» (2)

 

Patrick DE VIVIES

(1) Manuscrit de Ferdinand Knoblauch 1855-1861
(2) Souvenir des trois moineaux 1855-57
(3) Néongoé également retranscrit Nongoé ou Néongoué
(4) Heurs et malheurs du pays de Numéa, Jean Guiart 2000

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