Auteur : Patrick de Viviès

Fort-de-France vue du sémaphore 1858 E. Bourdais

Quelques mois(1) après la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par la France le 24 septembre 1853, les marins explorent la rade de Nouméa à la recherche d’une capitale pour la nouvelle colonie. Ils signalent le site à Tardy de Montravel.qui décide de le baptiser Fort-de-France le 25 juin 1854 et d’y installer un établissement militaire.

Troupe-marine-colonialePresque deux ans après en avril 1856, l’armée française n’a encore fait aucune incursion en dehors de la presqu’île de Nouméa. La construction du Fort Constantine, des maisons qui hébergent le commandant et de l’administration et des casernes sont achevées. Quelques commerçants et colons arrivées d’Australie étaient installées (1).

La première excursion armée qui a été faite hors de Nouméa se déroula en avril 1856. Elle était motivée par le vol de 5 à 6000 F à un colon nommé Expert par des indigènes qui s’étaient introduits dans sa case située Vallée des colons. Les autorités militaires ne tardèrent pas à savoir « que la somme avait été volée par des habitants du village de Nundo, et que la plus grande partie était entre les mains du chef (2)».

Numea vers 1861 voyage à la Nouvelle-Calédonie Jules Garnier

Numea vers 1861 voyage à la Nouvelle-Calédonie Jules Garnier

Seulement ils ne savaient rien de la position des villages au-delà du pont des Français. La colonne fit  demi-tour une fois arrivée sur la rive gauche de la Dumbéa, apprenant que le village de Nundo se situait sur l’autre côté de la rivière. La seconde expédition débarqua sur la rive droite de la Dumbéa, empruntant un sentier qui les conduisit « au pied des collines très rapprochées de la rivière dans un endroit presque à pic, quelques cases d’un village appelé Néongoé »(3).

L’endroit presqu’à pic qu’il leur avait fallu gravir fut baptisé « l’échelle de Jacob » nom qui est resté partiellement aujourd’hui (pic Jacob).

Selon des sources orales concordantes, le village de Néongoé serait situé sur l'actuelle proriété Renard à Nakutakoin, là ou se trouve le bouquet de pins colonaires.

Selon des sources orales concordantes, le village de Néongoé aurait été situé sur l'actuelle proriété Renard à Nakutakoin, là ou se trouve le bouquet de pins colonnaires.

Il fallu encore environ deux heures à la troupe pour parvenir à  Nundo au bord de la Nondoué et de récupérer auprès du chef l’argent volé. Nundo fût ainsi connu dès les premières années de la colonisation sous le nom de « village des voleurs ».

Indigènes

ANC Album Nicolas Frédéric HAGEN "Indigènes de la Nouvelle-Calédonie"

Au regard de l’ignorance totale qu’avait l’armée de l’arrière pays nouméen en 1856, on peut s’interroger avec Jean Guiard (4) sur les circonstances qui conduisirent la colonne à faire l’ascension du pic Jacob(5) « alors qu’il aurait suffit, en prenant un peu son temps de contourner le massif par l’est ou par l’ouest ». « Est-ce l’enfant surnommé Boumaza, fils du chef de Nongoé, vivant au milieu des soldats de Fort-de-France, qui eu l’idée d’envoyer ces étrangers, aussi bien armés que dangereux pour les siens, à s’essouffler à grimper pareil « crève-cœur  pour aller rendre visite à son père de l’autre côté de la montage ? ».(4)

Emile Foucher, à qui on attribue la rédaction du récit de cette expédition d’avril 1856 sur la Dumbéa, témoigne des souffrances des militaires dont les pieds furent écorchés par « les longues courses qu’ils avaient été obligées de faire » alors qu’ils croyaient le village de Nundo à un quart d’heure de Fort-de-France.

Le pic de Jacb vu du Koghi

L’interrogation de Jean Guiart est d’autant plus légitime car deux expéditions successives au moins empruntèrent cet itinéraire. La seconde en décembre 1857 avait pour objectif de piller « les plantations d’ignames bonnes à récolter » et à « incendier les cases » des indigènes insoumis de Néongoé et de Nundo. « Un détachement était parti de nuit pour essayer de surprendre les kanacks qui pouvaient s’y trouver.
Le pic Jacob vu de KoéIl devait incendier les cases de manière à avertir tous les gens de la mission, hommes, femmes, enfants, qui étaient restés de l’autre côté de la Dumbéa, en attendant le signal venu pour venir faire la récolte d’ignames. La colonne suivit les crêtes des collines ; elle eut à gravir un endroit assez escarpé, qui forme le côté opposé de l’échelle de Jacob.» (2)

 

Patrick DE VIVIES

(1) Manuscrit de Ferdinand Knoblauch 1855-1861
(2) Souvenir des trois moineaux 1855-57
(3) Néongoé également retranscrit Nongoé ou Néongoué
(4) Heurs et malheurs du pays de Numéa, Jean Guiart 2000

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Marie Joubert et ses trois enfants

AUTEUR : Patrick DE VIVIES

Didier Numa Joubert (1) fait partie de ces français installés Australie qui sont attirés par les opportunités offertes la prise de possession récente (1853) de la grande terre par la France.   Après vingt-deux ans en Australie où il est un homme d’affaires réputé, il  arrive en Nouvelle-Calédonie en juillet 1858. Et obtient le 19 décembre 1858 une concession de près de 4000 hectares à Dumbéa depuis Koé jusqu’à Koutio en englobant Dumbéa-sur-mer.

Didier séjourne encore souvent en Australie, et ce sont ses deux fils qui sont chargés de gérer la propriété (2). L’ainé Numa Joubert reçoit la station de Koutio-Kouéta consacrée à l’élevage bovin et le cadet, Ferdinand, reçoit la station de Koé destinée à la création d’une usine sucrière et à la culture de la canne à sucre.

Usine-de-Koé-à-Monsieur-JOU

ANC Album André MARCHAND 2 Num 8 - 13 "Nouvelle-Calédonie, Usine de Koé à Monsieur JOUBERT"

Les Joubert amènent hommes, animaux et matériel d’Australie. Et comme le prévoit l’arrêté de concession, installent plusieurs centaines de colons sur leur propriété. Parmi ces immigrants, John Newland, George Bull et Peter Heister sont à l’origine d’une nombreuse descendance calédonienne.
 
C’est le 4 septembre 1865 que la sucrerie est inaugurée. Mais les résultats sont décevants, et Didier cherche un associé expérimenté pour aider son fils.

vestiges de la sucrerie Degreslan-Duboisé

vestiges de la sucrerie Degreslan-Duboisé

D’autant que la concurrence est rude depuis l’arrivée des familles réunionnaises expérimentées dans la culture de la canne à sucre et dans l’industrie sucrière. Paul Duboisé, arrivé le 9 février 1864 s’installe à Nimba, suivi de créoles et de malabars réunionnais. Il s’associe à Evenor Degreslan, un autre réunionais arrivé en 1863, pour monter une sucrerie concurrente.

Le Gouverneur Guillain promit une prime de 500 hectares au premier qui parviendrait à doter la colonie d’une sucrerie. Joubert parvient à s’associer avec un autre réunionnais, Gustave Clain. Mais les résultats ne sont pas au rendez-vous : le rendement des plantations est insuffisant et l’usine fonctionne mal. Ils obtiennent malgré tout la prime promise en juin 1868, mais Gustave Clain décède quelques mois plus tôt et ce sont ses descendants qui récupèrent les 500 hectares de la prime du Gouverneur.

Joubert et la succession Clain se livrent alors une bataille juridique jusqu’à que le Gouverneur décide en juin 1869 que la prime revient par moitié à Joubert et Clain. Pourtant, depuis février 1869, des nuées de sauterelles s’abattent sur les champs de canne à sucre. Les plantations de canne à sucre de la vallée (120 hectares au total) subissent d’énormes dégâts. Les invasions durent plusieurs années et il faut attendre 1871 (3) pour qu’une méthode efficace soit trouvée pour lutter contre ces insectes qui avaient donné leur nom « Koé » à la plaine.

maison-de-M-Joubert

ANC Album A. HUGAN 1 Num 23 3058 Koé Habitation de M Hugan, planteur de cannes

Ferdinand Joubert décède de maladie en mars 1874. Cela entrainera le désengagement des Joubert. Dès mai 1874, Didier se défait des terres – 600 hectares – qu’il possède sur la rive droite de la Dumbéa de Nondoué à la Kouvelée. Numa continue de gérer la propriété de Koé avant de la vendre en 25 juillet 1877. Et c’est John Higginson qui devient propriétaire en 1878 de ce qui resta de la concession Joubert. Ainsi, la saga des Joubert ne dura que 25 ans.

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ruine de la sucrerie Joubert à travers la végétation

Peu de gens savent que Gregory Wamytan, fils du vieux Joseph, décédé en 1987, que l’on appelait « le guérisseur » et de Germaine, est à Dumbéa, le descendant direct de Numa Joubert. Ce dernier laissa une fille après son départ en Australie, Marie Ondaboué (4), née de son union avec Marie Rose Ondaboué, mélanésienne de Tonghoué. Bien que vivant en Australie, il resta proche d’elle, et s’assura  de son éducation auprès des sœurs de la Conception. Il donna son autorisation écrite à son mariage avec Joseph Wamytan, le 11 mars 1882 au village de Saint-Louis. C’est ainsi que le sang des descendants du grand chef Kuindo se mélangea avec celui des premiers colons sucriers. Le couple eut  neuf enfants dont Joseph le guérisseur.

mur de la sucrerie Joubert

mur de la sucrerie Joubert

Victor Fayard racheta bien longtemps après à John Higginson notamment les propriétés initialement concédées à Joubert, et c’est sur un terrain appartenant (ou à côté ?) à Colette Fayard, qui épousa Bernard Marant, que se situent les derniers restes de la sucrerie Joubert, dans un rare état d’abandon. Un mur s’est effondré il y a quelques années dans la plus totale indifférence et il faut beaucoup d’attention pour déceler, dans la broussaille les vestiges de la sucrerie à quelques dizaines de mètres à droite de l’Auberge de la Rhumerie.

L’auberge, quand à elle, était un entrepôt de l’administration pénitentiaire construit en 1880 sur les terres louées par John Higginson. Après la mort de Victor Fayard, en 1934, l’entrepôt est intégré à la société des propriétés Fayard, créée en 1937.

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Auberge de la Rhumerie

 
(1) Didier Numa Joubert, Pionnier malchanceux de l’agriculture calédonienne, Claude Cornet,  bulletin n°112 de la SEH

(2)Voyage autour du monde, Jules Garnier

(3) La canne à sucre dans la vallée de Dumbéa, Numa Joubert, bulletin n°112 de la SEH

(4) Histoire des Gens du Sud, Claude Cornet, Edition la Boudeuse

Sans-titre-1AUTEUR : PATRICK DE VIVIES

 

 « Le moment est venu de reconnaître les ombres de la période coloniale, même si elle ne fut pas dépourvue de lumière. »  Préambule de l’Accord de Nouméa

Dumbéa est une des seules communes de Nouvelle-Calédonie, avec Nouméa à ne pas avoir de tribu sur son territoire. Rares sont ceux qui connaissent les tragiques circonstances qui ont conduit à la disparition de la dernière tribu de Dumbéa, Nundo, en 1878.

La colonie est alors  sous le choc de la révolte conduite par le grand chef Ataï qui fait rage dans la région de La Foa : des colons ont été massacrés fin juin par les rebelles et à Nouméa, la psychose gagne les esprits (1).

De peur de voir les insurgés déferler sur Nouméa, un groupe de colons armés gagne à cheval les berges de la Dumbéa pour porter renfort au poste de Gendarmerie gardant le pont sur la rive droite de la rivière. Un épicerie a été pillée à Dumbéa et un colon, M. Hoff, prétend avoir été vandalisé.

P1020487La troupe échappe rapidement au contrôle des autorités, dépassées par l’ambiance insurrectionnelle. Elle arrête puis massacre dans un champ de canne à surcre une vingtaine de mélanésiens de la tribu de Nundo (2), située dans la vallée de Noudoué. Douze d’entre eux dont le chef Banday, furent fusillés.

Les cadavres furent jetés dans la Dumbéa, au lieu dit Le Calvaire. La croix du Christ plantée à quelques mètres des vestiges de l’ancienne Gendarmerie – encore visible aujourd’hui – nous rappelle la tragique fin des Nundo.

Ce fût le dernier épisode d’une histoire coloniale aussi courte que violente pour les premiers habitants de Dumbéa. En effet, les populations mélanésiennes avaient déserté la rive gauche de la Dumbéa dès 1857, au terme de plus d’une année d’expéditions punitives(3) détruisant habitations et récoltes dans le climat  de guerrilla déclenchée par le massacre du colon Berard en octobre 1856 (4).

kuindoLors de sa réédition, le grand chef Kuindo aurait signé le 30 juillet 1857 un traité par lequel il concède l’ensemble des terres situées sur la rive gauche de la Dumbéa à la colonisation. Des terres qui n’étaient probablement pas sous son autorité. Ce traité marqua le début de l’exploitation de la canne à sucre dans la plaine de Koé (5) avec l’attribution d’un concession de 4000 hectares au colon Numa Joubert en décembre 1858.

 

 

(1) La révolte de 1878, Linda Latham, bulletin n°17 de la société d’études historiques (SEH)
(2) Heurs et malheurs du pays Numéa, Jean Guiart
(3) Souvenir d’un des trois Moineaux, six récits anciens, SEH
(4) Histoire de Nouvelle-Calédonie, Bernard Brou, SEH
(5) L’industrie sucrière, bulletin n°113 de la société d’études historiques (SEH)